À quoi bon ?
À la recherche des marées intérieures
Vingt jours. Vingt jours que je n’ai pas écrit un mot sur mon carnet de nage. Ça ne m’est jamais arrivé depuis que j’ai entamé cette prise de note après chacune de mes nages ou baignades. Que s’est-il passé ?
Il s’est passé… ce que je redoutais.
J’ai perdu le fil, perdu le feu. Un effet secondaire du traitement de cette maladie tellement banale qu’elle en est à peine une et dont je n’ai pas envie d’écrire le nom, parce que je ne veux déposer que des mots que j’aime dans ce texte. Avant de commencer à prendre le médicament qui ne guérit pas mais réduit les dégâts, j’avais exprimé mon appréhension à la gynécologue. “Je suis très attachée à mon cycle”, lui avais-je confié. “Je comprends, avait-t-elle répondu avec empathie. C’est vrai que la pilule, ça éteint quelque chose.”
Oui, ça éteint. Ça lisse, ça morne, ça grise, ça terne, ça triste, ça fade, ça étouffe.
Alors voilà, jour après jour après jour, cette pastille blanche d’allure inoffensive a transformé les marées de mon océan intérieur en lac, puis en étang, en mare, et enfin en flaque, une flaque d’une eau morte, sans mouvements, sans ondes, sans saveur.
Je me suis vue devenir triste. Quand j’ai revu la gynécologue, je lui ai parlé de ce ressenti. Elle a répondu “C’est vrai que ça peut avoir cet effet”, et m’a conseillé de tenir trois mois, pour voir.
Les premières semaines, j’ai tenu bon, j’ai continué à prendre mes notes de nage consciencieusement, comme la bonne élève que je suis. Puis il y a eu cette première alerte, un jour de canicule, j’étais allée nager à la piscine Georges Vallerey, et je n’avais pas ouvert mon carnet à la fin. J’avais haussé les épaules, en me disant “À quoi bon ?” Ce jour-là, j’avais pourtant remarqué qu’une des portes menant au sous-sol de la piscine avait été ouverte, pour créer un courant d’air. Ça m’avait rappelé la fois où j’avais passé une nuit, seule, dans cette piscine. Et pourtant, je n’ai rien noté, laissant mes impressions se noyer dans le néant. Les jours suivants, j’ai repris mes notes avec sérieux.
Et puis je suis arrivée au bord de l’océan. J’ai pensé qu’ici, au contact des algues et de l’eau salée, je retrouverais mes marées, mon souffle et mon feu. Mais non. C’est tout le contraire qui s’est produit. J’ai laissé mon carnet et mon stylo dans mon sac. Le “À quoi bon ?” avait pris toute la place. Je n’y croyais plus. À quoi ça servait, de me donner la peine de raconter ces choses minuscules, dans un monde qui a besoin de bien d’autres choses, à commencer par un ministère du Futur qui prendrait en main l’avenir de cette planète. De toute façon, je n’avais plus l’envie nécessaire pour m’y tenir.
Pourtant, chaque matin, tandis que le soleil s’annonçait derrière l’horizon, je me voyais entrer dans l’océan pleine d’espoir, observer les rides à la surface de l’eau et les rares nageurs et nageuses matinales, convaincue que peut-être, à nouveau, les histoires allaient pleuvoir dans mes mains. Je cherchais, je cherchais, mais rien ne créait d’étincelle. Comme des blancs en neige qu’on fouetterait avec énergie et qui ne monteraient jamais, à cause de l’imperceptible particule de jaune qui s’y serait glissée. C’était vain, j’étais vaine.
J’aimerais vous raconter qu’un matin, comme par magie, je suis sortie de l’eau, sous les rayons du soleil, en sentant que tout était rentré dans l’ordre, et que j’arriverais à nouveau à écrire. Ce n’est pas ce qui s’est passé.
À défaut de parvenir à écrire, j’ai pris des photos, en me disant que c’était déjà ça. La mer d’acier au petit matin, les soirées caniculaires aux pastels apocalyptiques, et les nuits d’un bleu profond, seulement scrutées par la Lune.
Puis, il y a deux jours, alors que je donnais par téléphone des conseils à un ami qui envisage de créer une newsletter, je me suis entendue lui dire ce que j’avais besoin d’entendre. “Écris régulièrement, même peu, ne regarde pas le nombre de signes, mais écris.”
Et je me suis dit que le mieux serait peut-être de raconter cette phase, dont j’espère qu’elle durera le moins longtemps possible. Je dépose même un peu d’espoir dans ce texte. Après tout, cette lettre s’appelle “La Goutte d’eau”, et si je lui ai donné ce nom, c’est que je sais qu’il peut suffire de trois fois rien pour bousculer les choses.
Alors j’ai pris mon carnet à deux mains, j’ai glissé un stylo dans ma trousse de plage, et je suis descendue sur le sable. J’ai grimpé sur des rochers que la mer et le vent avaient sculptés en forme de banquette. J’ai pris une inspiration, ouvert le carnet, débouché le stylo. “23.07.26 - les rochers”
Le soleil émergeait tout juste de derrière les arbres et les toits des maisons. Il arrivait sur mes jambes, sur le sable, sur la surface de l’eau. Qu’allais-je écrire sur la page vierge de mon carnet ? Aucune idée. Il fallait juste m’y remettre. Ne pas écouter les doutes, ceux qui crient que mon imagination a disparu, que je ne sais plus faire, que “À quoi bon ?”
J’ai vu un homme surgir des rochers à ma droite. Il portait un caleçon de bain bleu ciel usé par le temps. Je l’ai vu entrer dans l’eau timidement, puis s’humidifier les bras et le torse, encore et encore, comme quelqu’un de très frileux, pour qui entrer dans l’océan à 7h du matin relève de l’extraordinaire. J’étais en train d’écrire dans mon carnet quand il s’est plongé tout entier dans l’eau. Je l’ai vu se mettre à nager, une brasse modeste, tête au-dessus de la surface. Et là, alors que je prenais ce nageur pour un amateur, il m’a prise de court et a brassé, seul et déterminé, jusqu’au port, avant de faire le trajet retour, tandis que je noircissais les pages de mon carnet.
Je me suis alors dit que rien n’était écrit. Puisque ce nageur, que j’avais pris pour un bleu, m’avait donné une leçon ; puisque je venais à nouveau d’inscrire quelques mots dans mon carnet, alors peut-être arriverais-je à nouveau à écrire. Goutte après goutte après goutte, peut-être retrouverais-je une ébauche de marées intérieures, avec de tout petits coefficients, et un marnage minuscule, mais précieux.
Je vous laisse, l’eau m’appelle
Napa








Je pense deviner cette maladie qui me touche aussi. Et je réalise soudainement que j'ai aussi arrêté d'écire dans mes carnets. Plus d'envie, plus d'élan. Quelque chose en moi qui a changé mais que je n'avais pas identifié jusqu'à présent. Ce qui n'est pas écrit sur les notices des médicaments. Peut provoqer un arrêt de l'écriture et un raz de marée d'émotions contradictoires. Et une petite touche de culpabilité. Maintenant, je sais, ce n'est pas qu'une question de volonté.
Comme c’est joliment dit tout ça, écriture une nouvelle fois magnifique … Merci pour ce plaisir Nageuse